
Chers habitants d’Attalens, de Bossonnens, de Granges et d’ailleurs,
Vous ne l’ignorez pas, les habitants de chaque village ont son surnom. Certains flattent, d’autres un peu moins. Celui des habitants de notre belle commune ? « Les anges rebelles ».
Deux mots. Deux images. Deux mondes.
L’un céleste et lumineux.
L’autre insoumis et combatif.
Et c’est précisément ce mélange qui résume si bien notre histoire, dont je vais vous conter les premiers temps. C’est en effet une question qui m’a souvent été posée. D’où vient Granges, et pourquoi ce surnom ?

Revenons un arrière de neuf siècles, en 1134, ou le nom de Granges est mentionné pour la première fois sur un parchemin de l’abbaye de Hautcrêt. Car oui, Granges fut une terre bénie, mais une terre soumise, née dans l’ombre d’une abbaye. À Hautcrêt, juste en face, aux Tavernes, les moines priaient, bâtissaient, cultivaient — et surtout exigeaient. Car derrière les chants pieux, il y avait le travail forcé, les corvées, les taillables à merci, ces paysans sans droit, sans voix. Granges, par le domaine de Sâles, était une de leurs granges. Un maillon agricole. Et c’est probablement de là que vient le nom de la commune.
Et puis, Granges surgit dans l’histoire, comme un éclair dans le ciel médiéval :
En 1291, alors que les révoltes alpines donneront naissance à la Confédération, les habitants de Granges se rebellent. Contre qui ? Contre l’abbaye elle-même.
Les co-seigneurs de Blonay en appellent à Rome pour dénoncer les habitants de Granges, oublieux de leur salut qui, aux côtés de nobles et de paysans venus des alentours, ont pillé les terres de l’abbaye de Hautcrêt. Pourquoi ce geste de colère ? La charte ne le dit pas. Mais les hypothèses abondent : jalousie, faim, désespoir face à la misère, ou légitime défense contre les ambitions parfois brutales des abbés.
Quoi qu’il en soit, l’histoire est là : Granges a osé dire non. Granges a résisté.
Ce jour-là, les anges de Granges déploient leurs ailes… mais contre le ciel même. Ils deviennent rebelles.
Les siècles passent, et en 1458, un homme, Jean Fontet, et son fils, deux paysans de Granges, entrent dans la salle des chevaliers du château de Bossonnens. Devant le seigneur Claude de la Sarraz, ils reçoivent un acte d’affranchissement. L’hommage taillable à miséricorde devient un hommage rural, lige et franc. Et ce changement bouleverse tout. Désormais, Jean peut vendre, acheter, transmettre, signer des contrats, vivre enfin en homme libre. En contrepartie, il prête serment de fidélité à son seigneur, promettant ainsi de ne pas quitter Granges. Jurer de rester en un si beau lieu, en échange de sa liberté, est une bien modeste contrepartie, n’est-ce pas ? Cette histoire nous rappelle ainsi que Granges a enfanté des hommes qui, sans armes ni cris, ont brisé leurs chaînes par la dignité et la ténacité. Des anges, on vous dit.
Mais l’histoire n’est pas un conte de fée et malgré la révolte de 1291, Granges a à nouveau connu l’oppression, la lourdeur des corvées, la vie de labeur sous le joug d’une dame trop puissante : Marguerite d’Oron, trois fois mariée, amante du pouvoir et de l’argent, elle saigna les paysans de Granges à blanc pour financer ses ambitions. Le terrier de 1498 dresse une litanie accablante : charrois de vin, de bois, de blé, corvées de charrue et de faux, interdiction de quitter la terre, impossibilité d’hériter. Granges fut à genoux. Et ce n’est pas tout. Le milieu de ce millénaire aura connu une forte instabilité. En 1536, la guerre religieuse déchire nos terres. Les Bernois protestants envahissent la région, abolissent la messe, chassent les moines. L’abbaye de Hautcrêt s’effondre, littéralement et symboliquement. Et Granges, que fait-elle ? Elle choisit. Elle refuse la nouvelle religion. Elle se donne à Fribourg, fidèle au catholicisme, à contre-courant de la marée montante. Un choix de conscience. Un acte de rébellion contre le tumulte mais un acte de fidélité à leur foi. Mais la paix reste fragile. En 1582, les Fribourgeois plantent une croix près des Barussels. Les Bernois l’arrachent. La tension monte. Les baillis s’échangent des lettres diplomatiques. Et pendant ce temps, Granges garde la tête haute, convaincue que son combat pour la foi, la terre et la liberté est juste. Car même si l’on menace, on discute. Même si l’on se défie, on se respecte. Ainsi, Granges restera fribourgeoise, et catholique.
Ce surnom que l’on nous a donné – les anges rebelles – est donc tout à fait mérité. Car être ange, c’est croire. C’est vouloir le bien, la justice, l’espérance. Et être rebelle, c’est refuser la soumission aveugle, douter des puissants, défendre les siens, résister aux abus. Granges n’a jamais été une terre de silence. Ce fut une terre de foi ardente, de mémoire vive, de dignité debout. Granges a été un village de caractère, refusant l’injustice et un chapitre vivant de l’Histoire romande.
Et si, aujourd’hui, nous nous souvenons de ces temps lointains, ce n’est pas seulement pour feuilleter les pages d’un vieux parchemin ou se griser de nostalgie.
C’est parce que l’histoire de Granges, et celle de notre région, n’est pas terminée. Parce que c’est à nous de l’écrire. Parce que l’esprit des anges rebelles plane encore dans chemins, dans nos discussions, dans nos assemblées, dans nos votes.
Oui, ce souffle de liberté, d’opiniâtreté et de vigilance traverse les siècles. On le retrouve chaque fois que Granges défend une idée, refuse de se taire, ou réclame sa part dans le débat démocratique.
Et comme autrefois nos paysans s’assemblaient sous les arbres pour décider ensemble, aujourd’hui nous votons, nous débattons, nous nous engageons.
Mais restons lucides. Ce trésor fragile qu’est la démocratie n’est jamais définitivement acquis. Il ne l’était pas en 1458 dans la salle des chevaliers du Château de Bossonnens. Il ne l’était pas en 1536 face aux Bernois. Il ne l’est pas plus en 2025 face aux voix qui flattent la peur, prêchent le rejet, véhiculent de fausses informations ou rêvent d’un pouvoir sans contrepoids.
Alors non, vous n’aurez pas besoin de charrois de bois, de corvées de charrue, ni de saccager une abbaye pour que l’on vous écoute. Mais vous aurez toujours besoin de votre voix.
Granges a su faire des choix courageux par le passé. À nous toutes et tous, désormais, de rester fidèles à cette lignée de gens simples et fiers, d’anges un peu rebelles mais jamais soumis, qui ont su tracer leur chemin avec courage.
Et souvenons-nous, en toute chose : ce n’est pas la taille du village qui fait la grandeur de son histoire, mais la force de ceux qui continuent à l’écrire. Vous. Nous !
Que vive Granges, vive la Veveyse et vive la Suisse. Bonne fête nationale à toutes et tous.

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